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Louis
Blériot
effectue la première traversée
de la Manche en avion,
25
juillet 1909.
Louis Blériot,
Comment j'ai traversé la Manche,
Le Matin, 26 juillet 1909.
par Marc Nadaux
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Le lendemain
de son exploit, le pilote français livre au journal Le Matin et à son rédacteur
Charles Fontaine le récit de son voyage. Durant plus de trente
minutes, Louis Blériot est seul avec son avion et la mer, avec ses peurs
et ses espoirs aussi. Ce texte écrit dans la langue simple du mécanicien
nous fait partager ce moment privilégié pour l'aviateur, celui durant lequel
il a traversé la Manche. |
Comment j'ai traversé la. Manche ? Le fait est si simple que je renoncerais presque à le décrire,
si étant aviateur ce matin je n'étais journaliste cet après-midi.
Le réveil fut pour moi quelque chose d'insupportable. Mon ami Alfred
Leblanc, l'homme dévoué par excellence m'avait réveillé à deux heures et demie.
Je n'étais, je l'avoue, nullement disposé à partir. Je voyais les
choses en noir, et - ne le dites à personne - j'aurais été heureux
d'entendre dire que le vent soufflait si font qu'aucune tentative n'était possible.
Enfin, cela n'allait pas du tout Leblanc me remonta un peu.. Il m'emporta dans
son auto. J'étais sauvé. .L'air vif qui me fouetta le visage me réveilla
tout à fait. J'eus un peu honte de mon mouvement de faiblesse. J'avais cette
fois du courage pour deux.
Aux Baraques, Mamet et Colin, mes deux excellents collaborateurs, ont ouvert la tente. Le monoplan
sort de la tour de la ferme. Malgré l'heure matinale, le village est debout et de minute en minute des
autos arrivent. Il y a bientôt quelques milliers de personnes. Cela me gêne
un peu. J'aurais si bien voulu être seul.
Nous décidons, Leblanc et moi, qu'un essai préliminaire va avoir lieu. On range
la foule tant bien que mal. L'appareil s'élève aisément. La surcharge du cylindre
d'air n'en diminue que faiblement la puissance. J'ai une hélice nouvelle qui tire dans la perfection. Je reste une dizaine de minutes dans les airs, agréablement surpris
de constater un petit vent frais qui vient de la terre, un vent de marée qui me poussera vers la Manche.
Tout est prêt. Fidèle au règlement, j'ai attendu le lever du. soleil.
Leblanc m'indique que le disque est apparent au moyen d'un fanion qu'il agite sur la
dune. C'est le signal. Une petite émotion s'empare de moi au moment où je prends place dans l'appareil. Que va-t-il arriver ? Irai-je jusqu'à Douvres
?
Réflexions rapides qui ne durent pas, je ne pense plus qu'à mon appareil,
au moteur, à l'hélice. Tout est en mouvement; tout vibre. An signal, les
ouvriers lâchent l'appareil. Me voilà soulevé.
Je pique droit devant moi, m'élève progressivement de mètre en mètre ;
je franchis la dune d'où Leblanc m'envoie ses souhaits. Je suis à présent
au-dessus de la mer, laissant à ma droite le contre-torpilleur dont la fumée opaque
obscurcit le soleil. Dieu ! si tout à coup on allait m'objecter que Phébus n'est pas au premier tiers de
course !
Je vais, je vais tranquillement, sans aucune émotion, sans aucune impression réelle. Il me semble être en
ballon. L'absence de tout vent me permet de ne faire agir aucune commande de gouvernail on de gauchissement. Si je pouvais bloquer ces commandes, je pourrais mettre les deux mains dans les poches.
Il me semble ne pas aller vite. Cela tient; je crois, à l'uniformité de la mer. Au-dessus de la terre, les
maisons, les bois, les routes apparaissent et disparaissent comme dans un rêve. Au-dessus
de l'eau, la vague, la même vague, semble-t-il, se présente toujours à la vue.
Je suis content de mon appareil. Sa stabilité est parfaite. Et le moteur, quelle
merveille ! Ah ! mon brave Anzani, il ne bronche pas !
Mais j'avais mangé mon pain blanc dans la première demi-heure. Ne
voulant pas retarder ma marche, j'avais fait mon deuil de 1'Escôpette
!Tant pis. Advienne que pourra ! Pendant une dizaine de minutes, je suis resté seul, isolé, perdu au
milieu de la mer immense, ne voyant aucun point à l'horizon, ne percevant
aucun bateau. Ce calme, troublé seulement par le ronflement du moteur, fut
un charme dangereux dont je me rendis bien compte. Aussi j'avais les yeux
fixés sur le distributeur d'huile et sur le niveau de consommation
d'essence.
Ces dix minutes me parurent longues et vraiment je fus .heureux d'apercevoir vers
l'est une ligne grise qui se détachait de la mer et qui grossissait à
vue d'œil. Nul doute, c'était la cote anglaise. J'étais presque sauvé.
Je me dirige vers cette montagne blanche. Mais le vent et la brume me prennent.
Je dois lutter avec mes mains, avec mes yeux. Mon appareil: obéit docilement: à ma pensée.
Je le dirige vers l falaise, cependant que je ne vois plus Douvres. Ah ! diable
! Où, suis-je donc ?
Trois bateaux s'offrent à ma vue. Des remorqueurs, des paquebots ? Peu
importe ! Ils paraissent se diriger vers un port. Je les suis tranquillement.
Des marins, des matelots m'envoient des hourras enthousiastes. J'ai
presque envie de leur demander la route de Douvres. Hélas ! je ne parle
pas anglais.
Je longe la falaise du nord au sud, mais le vent contre lequel je
lutte, reprend de plus belle. Une anfractuosité de la cote se présente à ma
droite, un peu avant le château de Douvres. Une joie folle s'empare de
moi. Je m'y dirige, je m'y précipité. Je suis au-dessus de la terre
! J'en éprouve à nouveau une douce émotion. Mais sur le sol un
homme agite désespérément un drapeau tricolore. Je viens vers terre et j'aperçois le
rédacteur du Matin, le bon Fontaine qui, seul dans la grande plaine, s'égosille.
Ah ! le brave garçon !
Je veux atterrir ; le remous est violent. Dès que j'approche du sol, un
tourbillon me soulève. Je ne puis rester plus longtemps dans les airs. Le vol
avait duré trente-trois minutes ; c'était suffisant. Au risque de tout casser, je
coupe l'allumage. Et maintenant, au petit bonheur ! Le châssis se reçoit un peu
mal, il se casse un peu. Ma foi, tant pis. Je venais de traverser la Manche.
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