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Les
Trois Glorieuses
(27, 28, 29 juillet 1830).
La correspondance de Nicolas
Belu
(Paris, 27
juillet- 4 août 1830).
par
Jean-Louis Philippart
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Après
l’abdication de Napoléon, la charte de 1814, octroyée par Louis XVIII
dans une pensée de pacification, établissait un régime de monarchie
constitutionnelle mais le Roi entendait être un Roi « par la grâce
de Dieu ». En 1824, lorsque le comte d’Artois succéda à Louis
XVIII sous le nom de Charles X, il appela au pouvoir le chef des ultras,
Polignac. Dès que les chambres furent réunies, 221 députés répondirent
aux paroles menaçantes du Roi par un vote de défiance. Furieux, Charles
X renvoya la chambre mais aux élections qui suivirent, l’opposition
revint plus forte. Le Roi décida
de briser toutes les résistances et s’appuyant sur l’article 14 de la
charte, il publia le 25 juillet 1830 quatre ordonnances (sur la presse et
le régime électoral) qui violaient la légalité. Dès qu’elles furent
connues à Paris (26 juillet) les modérés conseillèrent la résistance
mais le peuple de Paris voulait davantage : la chute des Bourbons.
Ouvriers, étudiants, polytechniciens, boutiquiers élevèrent des
barricades dans les rues et plantèrent le drapeau tricolore, symbole de
la révolution. En trois journées, les trois glorieuses, 27, 28, 29
juillet, ils eurent raison des troupes qui leur étaient opposées. Les
soldats trop peu nombreux, laissés sans ordres, sans vivres, sans
munitions, se replièrent sur Saint-Cloud, abandonnant Paris aux insurgés.
Pendant
ces journées, Nicolas Belu habite Paris place Dauphine.
Il adresse journellement une correspondance à sa femme et à ses filles,
installées pour l’été dans une maison louée aux Mesnils près de
Montfort Lamaury, pour les informer de la situation à Paris. L’auteur
des lettres, âgé de soixante dix ans, sort peu de son domicile
pendant ses journées, pourtant « par audition »
il est très bien informé, allant jusqu’à rendre compte dans sa
lettre du 30 juillet de la prestation de serment de fidélité à la
nation du Duc D’Orléans, nouveau lieutenant général du royaume.
Quatre lettres des 27,28 30 et 31 juillet 1830 sont retranscrites ci-après,
ainsi qu’une lettre du 4 août 1830.
Les annotations en italiques dans le texte, ont été ajoutées par la
famille de Nicolas Belu ultérieurement. |
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Mardi 27 juillet 1830. |
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Mercredi
28 juillet 1830. |
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Vendredi
30 juillet 1830. |
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Samedi 31
juillet 1830. |
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Mercredi 4
août 1830. |
Paris
ce mardi 27 juillet 1830,
Mes enfants,
Depuis hier il y a bien des événements et encore
plus de troubles dans Paris. Les boutefeux exaspérés par les ordonnances
qui suppriment les chambres et rétablissent la censure et changent les
lois de……ont soulevé la jeunesse et les gens sans aveu. Il y a eu des vitres cassées au Ministère, rue de Rivoli, à l’hôtel
du Prince de Polignac et des coups de sabre pour disperser la foule.
Aujourd’hui dans la matinée, les rassemblements
ont recommencé au Palais Royal et la venue des troupes pour les dissiper
a envenimé la résistance de la veille, on s’est donc
battu avec les gendarmes et la troupe ; de là, encore des tués
et des blessés de part et d’autre.
Cependant on allait et venait dans Paris, le tapage
s’étant concentré dans le quartier
du Palais Royal dont les boutiques et celles des rues adjacentes étaient
fermées depuis le matin.
J’ai donc pu aller à la bourse, au bureau de
Genevoise (son frère Christophe Belu) dans l’espoir d’y
trouver des Palluets (autre frère Félix Belu) arrivé d’hier ou
avant hier et dont j’ai vu la carte chez moi, puis chez mon ami Habert
et de là, dîner chez Monsieur de Savigny.
Aussitôt
après le dîner, nous sommes sortis, lui pour aller à son athénée, rue
du lycée ou de Valois contre le palais Royal, bien que des boutiquiers de
son voisinage nous aient dit qu’on s’y battait à outrance, moi pour
aller chez Madame de La Fontaine (la tante de son épouse) qui
seule, et sans être sortie de chez elle, m’a raconté plus de détails
des circonstances que nous n’en avions su, M.de Savigny (son beau-frère)
et moi dans nos courses : nommément le départ de Saint- Cloud pour
Fontainebleau ou ailleurs par le Roi et ses ministres, la disposition des
chambres à se réunir et à se constituer en autorité supérieure,
l’arrivée à Paris de M. de Bourmont.
Je suis resté une grande demi-heure auprès
d’elle pour y attendre l’oncle Savigny
qui m’avait dit qu’il y reviendrait dire ce qu’il avait vu et su ;
mais à mon grand regret éprouvant des inquiétudes sur son
compte, je suis revenu chez moi par des rues éloignées du Palais Royal
ou j’ai vu les boutiques fermées et un grand mouvement de la
population.
Rentré à la maison, Sylvie (sa nièce qui
demeurait dans la même maison) est descendue à la hâte pour me
raconter ses inquiétudes inouïes, elle était pâle et défaite ayant vu
par la fenêtre des blessés portés sur des brancards à l’hôtel
-Dieu. Remontée chez elle, elle vient d’en descendre pour me dire
qu’il y a un incendie considérable dans le quartier du Palais Royal et
toujours des cris et du tapage sur les quais.
Notre Place Dauphine est assez tranquille et si nous
ne sommes pas réveillés cette nuit par l’extension du tapage
jusqu’au Pont Neuf, demain matin nous serons au courant de tout ce qui
se sera passé.
Dans tous les cas, voilà un cruel échec pour notre
bon et malheureux Roi et les siens.
Au reste ne
vous inquiétez pas sur mon compte, je me garderai bien de m’exposer, je
sais que j’ai femme et enfants à qui je me dois sans réserve.
Voilà qu’il est 11 h du soir bien passées, tout
est tranquille dans le quartier. Espérons que les détails de demain ne
seront pas aussi funestes qu’on pourrait le craindre.
Adieu, je vous embrasse toutes trois du meilleur de
mon cœur.
Signé : Belu
Ce
mercredi, 28 juillet 1830,
Mes enfants,
Je me hâte de vous écrire pour vous tranquilliser.
Je ne suis pas sorti de la maison, donc il ne m’est rien arrivé. On
parle beaucoup de tués et de blessés et l’on s’accorde à dire que
seuls les militaires de la garde Royale ont pris part à l’expédition.
On s’accorde aussi à dire que dans la mêlée du Palais Royal, ayant été
maltraités, ils n’ont pas manqué d’en tirer vengeance. Aujourd’hui
qu’on les avait mis sur pied pour comprimer de nouveau les
rassemblements, les bourgeois leur ont jeté des pavés sur la tête et
plusieurs sortant à l’improviste de leur porte ou de leur boutique et y
rentrant sur-le-champ, trouvaient le moyen de les frapper et d’éviter
la riposte. On n’a fait depuis 9 h du matin que tirailler ; on
parle de jeunes gens de l’Ecole Polytechnique soutenus sans doute par
ceux des Ecoles de Médecine et de Droit qui ont fait une assez longue résistance
à coup de fusil près de l’hôtel de la Monnaie. Aussi entendait-on de
notre Place Dauphine, l’artillerie comme si l’affaire s’y passait.
Le corps de garde n’y a pris aucune part et les boutiques des quais et
de la place étant fermées, chacun se tenait
sur le pas de la porte, en spectateurs tranquilles.
Des jeunes gens de la classe inférieure sont venus
briser les réverbères de la place et du Pont Neuf, ce qui a eu lieu également
dans les rues Saint- Honoré, St Denis, St Martin, de manière
que la nuit sera des plus noires.
Le tocsin a été sonné pendant deux heures aux
Tours Notre- Dame ce que les gardiens n’ont sans doute pu empêcher. Les
attaques ont eu lieu dans tous les quartiers ; au carrousel, chaussée
d’Antin, pont Saint Michel, place de grève, place saint André des
arts. Tout cela retient chacun chez soi, je n’ai pas vu pour cette
raison des Palluets qui devait venir ce soir. A quoi aboutira tout ce
tapage ? On parlait des députés et des Pairs qui devaient
s’assembler et prendre une décision ;
rien n’a été publié ; de toute cette anarchie va sans
doute résulter la cherté des vivres, heureusement vous êtes garanties
de cet embarras.
J’ai voulu envoyer ce matin Esquerra (le
concierge) en commission chez l’oncle de Savigny et chez mon ami
Habert son voisin, mais il y aurait eu danger à courir, et j’ai remis
la chose à demain s’il y a lieu.
Adieu mes enfants, ne vous effrayez ni ne vous inquiétez.
Avec mes soixante dix ans et mes infirmités je me dois à vous pour le présent
et pour l’avenir…Je ne m’exposerai donc pas.
votre vieux père et ami,
Signé : Belu
P S : On dit le Roi à Lille. Par les ordres
donnés aux militaires, on juge que l’on voudrait réduire la capitale
et assurer ainsi l’exécution des dernières ordonnances.
Paris,
ce vendredi matin 30 juillet 1830,
Je ne sais mes enfants, si cette lettre et celles
d’avant hier et la précédente vous parviendront. Les voitures ne
peuvent circuler dans Paris, bien des rues étant en partie dépavées et
presque toutes barricadées.
On a beaucoup fusillé hier et avant hier ;
cela s’est calmé depuis hier 9 heures du soir. Le canon a dévasté
beaucoup de maisons et de monuments tels que le Louvre et les Tuileries.
Il y a eu bataille dans tous les quartiers. Il
devrait y avoir des milliers de tués et de blessés ; mais généralement
le nombre en paraît moins considérable. N’ayant pas mis les pieds
dehors, je ne connais les choses que par audition. Le bruit est que le
fameux Lafayette est à la tête de la Garde Nationale qui se réforme ;
que le général Gérard commande la défense de Paris que l’on ferme de
tous les côtés pour empêcher la troupe d’y entrer et que
M de Choiseul sans doute Pair de France, leur est adjoint pour le
gouvernement de la République. On disait
le général Marmont tué mais il n’en est rien, on le dit établi
avec les troupes sous ses ordres au bois de Boulogne où des députations
des chambres et de la ville ont été parlementer avec lui sans succès.
On craint qu’il n’en veuille venir à une nouvelle attaque et surtout
à affamer la ville qui dit-on, a pour six semaines de vivres.
Il y a une animosité générale, les libéraux en
profitent pour l’exploiter à
leur profit ; ils ont fait piller l’archevêché en haine du Prélat
et les greffes des tribunaux correctionnels et d’assises pour empêcher
la continuation des procès de condamnation. Le drapeau tricolore est
arboré et promené aux avis de "vive la charte " afin
de mitiger la frayeur qu’il inspire aux gens âgés, expérimentés et
droits. Les postes confiés à la troupe de ligne qui n’a pu donner
d’aide à la garde, ont été abandonnés par elle, aussi les
prisonniers ont-il pu forcer les portes et s’évader. Si cela a pu
arriver à Ste Pélagie bien des familles en seront dans la joie.
Aucune
nouvelle des Palluets et d’Albert qui me donne de grandes inquiétudes
ainsi qu’à Sylvie. L’Ecole Polytechnique ayant eu tous les honneurs
de la défense et les élèves des écoles préparatoires comme celle
d’Albert, ayant été libres de sortir ont pu se réunir à ceux de
l’Ecole Polytechnique pour faire le coup de feu.
Je conçois à quelles anxiétés vous êtes livrées,
vous nous croyez tous morts, grâce à Dieu il n’en est rien et je me
flatte que cela n’arrivera pas.
Adieu chers enfants, ayons confiance en Dieu et que
sa volonté s’accomplisse.
Votre vieux père et ami,
Signé : Belu
Paris,
samedi soir 31 juillet 1830
J’ai enfin une lettre qui me tranquillise car je
conçois vos inquiétudes ; elle m’est arrivée aujourd’hui datée
d’hier.
Depuis ma dernière
du jeudi 29, les événements ont marché toujours dans les
fusillades et les émeutes. Le dépôt d’artillerie près l’église
Saint Thomas d’Aquin a été forcé et des munitions de poudre, fusils
sont passés dans les mains des attaquants qui les ont employés contre
les soldats de la garde ; ceux –ci, devenus furieux d’une résistance
si opiniâtre, entretenaient un feu roulant de la galerie du Louvre vis à
vis la place Saint Germain l’Auxerrois et des fenêtres sur le quai. Les
attaquants postés au pied des galeries, tiraient d’en bas et
atteignaient ainsi les soldats qui pour les ajuster se montraient la moitié
du corps hors des fenêtres et recevaient les coups de fusil, ce qui fait
croire maintenant qu’il y a eu,
en effet, un nombre considérable de tués et de blessés de part et
d’autre.
Le bruit de la mort du général Marmont, duc de Raguse, arrivée près de l’arsenal non loin de
l’isle Louviers, a couru de nouveau.
Le lendemain, vendredi 30, on a parlé de colloques
entre le Prince de Polignac, le duc de Raguse (non tué) et même le Roi
avec des députés et des Pairs pour amener à des arrangements et à des
concessions. Les deux premiers ont reçu les députations avec de grandes
et affectueuses politesses et M de Semonville, grand référendaire de la
chambre , est parvenu (soi-disant) jusqu’au Roi dont il n’a pu rien
obtenir.
Ce malheureux monarque est si bouleversé de la
rapidité des événements et de leur conséquence, si cruelle pour lui et les siens, qu’il n’en est que plus
obstiné à ne rien consentir. On le disait dans les deux premiers jours
à Lille ; il n’en était rien puisqu’il n’a pas quitté Saint
Cloud ou une partie de l’armée l’entoure.
Malheureusement il y a de grandes défections dans
ce qu’on appelle le soldat qui déserte et vient se joindre aux
combattants parisiens dont il admire le courage, ce qui est vrai dans
toute la force du terme.
Ils se sont couverts de gloire, on ne peut le leur
refuser. On dit Madame la duchesse d’Angoulême, arrivée auprès du
Roi, la famille Royale est donc réunie. J’ai su par Isidore qu’on
s’était porté sur les écuries pour enlever sans doute les chevaux ;
mais les chefs sont parvenus à faire cesser l’attaque, Madame de Caen
et ses fils sont partis dès les premiers jours pour Sèvres à ce
que je crois.
Genevoise était venu aussi le même jour pour
savoir s’il ne m’était rien arrivé. Je l’ai remercié de bon cœur
de cette attention à laquelle j’ai été fort sensible. Mes courses
m’ont mené d’abord chez Genevoise, rue Bourtibourg derrière l’hôtel
de ville pour avoir des
nouvelles de des Palluets et de son fils. Il était invité à dîner la
veille, on désirait se réunir à
quatre ou cinq amis, ce qui aurait fait 8 à 10 personnes dont pas une
n’est venue. Des Palluets, malgré les dangers des combats dans tous les
quartiers, était parvenu chez Genevoise,
vers les deux heures et en est sorti au bout d’une demi-heure
pour retourner à la pension de son fils ou il s’était installé depuis
son arrivée et d’où il devait repartir le lendemain, avec Albert, pour
Amiens, si la chose était possible.
C’est Madame Genevoise qui m’a donné ces détails,
car son mari avait aussi pris la poudre d’escampette de manière que je
ne l’ai pas vu, pas plus que des Palluets.
J’ai passé de là chez l’oncle Savigny, il était
aussi en course car depuis 3 jours qu’on est resté enfermé chez soi
c’était à qui en sortirait ; mais en revanche, j’ai pu voir
Madame de la Fontaine, elle était toute consternée car les suites que
l’on peut prévoir de cette nouvelle révolution feront bien du mal à
beaucoup de gens.
Aujourd’hui, samedi 31, une commission municipale
a rendu des ordonnances pour le maintien du bon ordre. Un nouveau ministère
a été nommé. On dit M. Louis au ministère des Finances, M. Casimir Périer
à l’Intérieur, M. Dupin à la Justice, les autres m’échappent. Le
Roi invité à continuer cette nomination, à ce que l’on dit, l’a
refusé.
Le Duc d’Orléans est décidément lieutenant général
du royaume, ce qui est la première place
après le Roi. Je l’ai vu de loin (chez M. Garnier, notre
locataire, quai de l’horloge), je l’ai vu dis-je, sur le quai de la
ferraille (quai de la Mégisserie) se rendant avec son fils, le duc de
Chartres, à l’hôtel de ville, sans doute pour y prêter serment de fidélité
à la nation ; la duchesse l’accompagnait dit -on, placée dans une
chaise à porteurs vu l’impossibilité d’aller en voiture par le dépavage
des rues et les barricades qui font perdre aux piétons un temps considérable.
On assure que le Roi a été aussi offensé que furieux de cette
acceptation ; d’autres au contraire veulent qu’il ait autorisé
le duc d’Orléans à qui
les commissions des deux chambres l’avaient déféré.
J’aurais à cœur de savoir si deux lettres antérieures
à celle-ci vous sont parvenues, j’en ai l’espoir car je sais qu’il
y a eu beaucoup de retard dans les courriers, écrivez-moi donc bien vite
ce qu’il en est.
Adieu mes enfants, mes jambes ne vont pas bien, ce
qui ne m’empêchera pas d’aller vous trouver aussitôt que je le
pourrai, je le désire réellement et le ferai de grand cœur, en
attendant je vous embrasse et vous aime comme vous méritez de l’être.
Votre père et ami.
Signé : Belu
Paris,
ce mercredi matin, 4 août 1830
Chers enfants,
Je vous ai écrit avant hier matin en réponse à la
lettre de ma fille pour vous tranquilliser, mais c’est à votre tour de
me rendre le même service.
Hier je suis allé, avant le dîner chez Madame Debèque,
je voyais quelques mouvements sur son quai (de Grève) et les boutiques
fermées et à mon abord chez elle, je demande ce que cela voulait dire
car la tranquillité n’avait nullement cessé depuis samedi dernier.
Elle me répond que le Roi qui avait abdiqué et demandé un sauf
conduit pour aller en sécurité
à Naples, était revenu sur cette mesure ; qu’il avait malmené
les Députés et les Pairs délégués au nombre de 4 ou 6 pour
l’accompagner dans sa route, qu’il les avait retenus comme otages et
qu’entouré de plusieurs milles hommes, il voulait revenir sur Paris se
faire tuer à la tête des troupes ; parti adopté par le duc
d’Angoulême et par madame la duchesse montée elle-même à cheval et
prête à partir ; qu’alors, les chambres avaient autorisé les
chefs provisoires à prendre les mesures nécessaires, ce qui avait fait
lever sur-le-champ cinq cent hommes par mairie de Paris, lesquelles au
nombre de 12 formaient donc un corps de 6 mille hommes qui joints à la
troupe de ligne, empêcheraient, à coup sûr , le Roi de rentrer dans
Paris.
Me voilà bouleversé de tout ce récit : je
m’imagine votre demeure à la merci des soldats de la ligne ou
d’ouvriers armés vous assiégeant et demandant de l’argent et de quoi
manger ; vos frayeurs me sont présentes à l’esprit et le cruel
embarras pour vous de ne savoir que faire, la route ne vous permettant pas
par son encombrement de revenir à Paris subitement.
Enfin j’arrive tout consterné chez M. de Savigny
qui cherche à me rassurer en me disant que le Roi avait quitté
Rambouillet et était aux barrières de Versailles où allaient se passer
les coups de fusil. Aussitôt après le dîner, je cours chez Madame de La
Fontaine (rue de chabannais) qui me confirme les événements mais qui ne
peut me dire, non plus que ses domestiques qu’elle est la distance
positive de Rambouillet aux Mesnils qui bien que voisins de la forêt
peuvent être éloignés de 2 heures et plus du château. Si j’avais été
bien certain de cette distance, mes inquiétudes et mes transes auraient
été moins vives.
Je ne voyais aucune possibilité d’aller vous
trouver sur-le-champ par la difficulté des voitures et l’exigence des
passe- ponts.
Vous allez donc m’écrire, le plus vite possible,
mes chères amies, pour me faire savoir ce qu’il en est et pour me
donner des nouvelles de vos santés et de celle de ma pauvre femme ;
femme enrhumée assez fortement ainsi que vous me l’avez appris
l’autre jour. En fait de détails à vous donner, je vous dirai
seulement qu’on va les uns
chez les autres savoir ce que l’on est devenu dans ces trois jours si
funestes !
J’ai vu avant-hier, lundi, Mme Roux (Félicité
Cornut De La Fontaine) qui avait eu relâche de ses douleurs pendant
les huit jours précédents et qui pour le moment s’en trouvait reprise.
Maurice, son fils, (officier dans les gardes du corps ou la garde royale)
a couru les plus grands dangers. Il était confiné avec son régiment ou
du moins un détachement pour garder la caserne de Saint-Denis. Une masse
de gens des faubourgs de Paris munis d’armes de toutes sortes, voulaient
forcer la caserne pour y prendre des armes. Il a parlementé avec eux à
travers la grille et malgré leur menace de le tuer à bout portant, il a
fait bonne contenance et leur a promis que dut-il rester huit jours à
leur tenir tête, ils ne le verraient pas abandonner son poste. Il est
resté 27 heures dans cette position si critique.
Je compte enfin ! vous allez retrouver de
samedi prochain en huit qui sera quatorze du courant avec l’espérance
cette fois, de ne pas ajourner mon voyage.
Adieu femme, fille et petite fille. Recevez les
tendres embrassements d’un mari et d’un père qui vous aime à la vie
à la mort.
Belu
P S : Au moment de fermer ma lettre, il arrive
sur la place une proclamation des chambres et du Duc d’Orléans publiée
par les émissaires précédés de tambours et d’un drapeau tricolore
pour annoncer que le Roi a définitivement pris la résolution de se
retirer tranquillement et d’aller à sa destination.
Cela ne me rassure qu’un peu par rapport à vous,
car je crains toujours que vous n’ayez été bouleversées par
l’approche des troupes.
Ainsi donc prompte lettre et prompte réponse.
Signé :
Belu
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