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Circulaire de Jules Ferry, Ministre de l'Instruction publique, adressée
aux instituteurs |
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Circulaire de Jules Ferry,
Ministre de l'Instruction publique,
adressée aux instituteurs
concernant l'enseignement moral et civique,
17 novembre 1883.
par Marc Nadaux
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Après la démission du maréchal de Mac-Mahon,
président de la République, le 30 janvier 1879, les Opportunistes, des
républicains modérés, arrivent au pouvoir avec l'élection de Jules
Grévy. Jules Ferry est nommé ministre de l'Instruction Publique dans le
gouvernement Waddington, un poste qu'il occupera de manière discontinue
jusqu'en 1885. Celui-ci entend placer l'éducation au centre du projet
républicain. Selon lui, la République ne peut fonctionner qu'avec des
citoyens responsables et donc formés à l'école. La révolution de l'école
laïque, son grand œuvre, s'inscrit donc comme un prolongement de
la Révolution de 1789, les " hussards noirs de la République
" - suivant l'expression de Charles Péguy - devant à présent
dispenser les «lumières» à l'ensemble des Français.
Au cours de ces différentes législatures, le ministre de l'Instruction
Publique fait voter un ensemble cohérent de lois, qui constitue une
véritable réforme de l'enseignement. Les lois des 12 juillet 1879, 27
février et 18 mars 1880 établissent la liberté de l'enseignement supérieur,
conférant à l'État l'attribution exclusive des grades universitaires.
Ne pouvant imposer la laïcisation totale des personnels enseignants,
Jules Ferry oblige néanmoins les congrégations religieuses à se faire
enregistrer dans les trois mois pour obtenir l'autorisation d'enseigner,
sous peine de dissolution. Il complète enfin son action par la loi du
28 mars 1882 relative à l'obligation scolaire et à la
laïcité. L'enseignement religieux disparaît de l'école primaire au
bénéfice de l'instruction morale et civique.
Le ministre de l'Instruction Publique entreprend en parallèle de laïciser
les manuels et les livres scolaires, diffusant auprès des instituteurs la
liste officielle des volumes autorisés. Le grand historien Ernest Lavisse
prêtera bientôt sa plume à la rédaction d'un manuel d'histoire,
véritable bible du républicanisme où les grands hommes de l'histoire de
France sont présentés comme les artisans de la nation. S'adressant
directement aux instituteurs dans sa lettre du 27 novembre 1883,
Jules Ferry leur recommande la fermeté dans les principes qui doivent
guider leur enseignement mais aussi la modération dans l'application de
ces derniers. |
CIRCULAIRE
Adressée par M. le Ministre de l'Instruction publique
Aux instituteurs,
concernant l'enseignement moral et civique
Paris, le 17 novembre 1883
Monsieur l'Instituteur,
L'année scolaire qui vient de s'ouvrir sera la seconde année
d'application de la loi du 28 mars 1882. Je ne veux pas la laisser
commencer sans vous adresser personnellement quelques recommandations qui
sans doute ne vous paraîtront pas superflues après la première année
d'expérience que vous venez de faire du régime nouveau. Des diverses
obligations qu'il vous impose, celle assurément qui vous tient le plus à
cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de
souci, c'est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l'éducation
morale et l'instruction civique : vous me saurez gré de répondre à vos
préoccupations en essayant de bien fixer le caractère et l'objet de ce
nouvel enseignement ; et, pour y mieux réussir, vous me permettrez de me
mettre un instant à votre place, afin de vous montrer, par des exemples
empruntés au détail même de vos fonctions, comment vous pourrez remplir
à cet égard tout votre devoir et rien que votre devoir.
La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent
sans se contredire : d'une part, elle met en dehors du programme
obligatoire l'enseignement de tout dogme particulier, d'autre part elle y
place au premier rang l'enseignement moral et civique. L'instruction
religieuse appartient aux familles et à l'église, l'instruction morale
à l'école.
Le législateur n'a donc pas entendu faire une œuvre purement négative.
Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l'école de l'église,
d'assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de
distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus, celui des
croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des
connaissances qui sont communes et indispensables à tous. Mais il y a
autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder
chez nous une éducation nationale et de la fonder sur des notions du
devoir et du droit que le législateur n'hésite pas à inscrire au nombre
des premières vérités que nul ne peut ignorer.
Pour cette partie capitale de l'éducation, c'est sur vous, Monsieur, que
les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l'enseignement
religieux, on n'a pas songé à vous décharger de l'enseignement moral :
c'eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au
contraire, il a paru tout naturel que l'instituteur, en même temps qu'il
apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles
élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement
acceptées que celles du langage et du calcul.
En vous conférant de telles fonctions, le Parlement s'est-il trompé ?
A-t-il trop présumé de vos forces, de votre bon vouloir, de votre compétence
? Assurément il eût encouru ce reproche s'il avait imaginé de charger
tout à coup quatre-vingt mille instituteurs et institutrices d'une sorte
de cours ex professo sur les principes, les origines et les fins
dernières de la morale. Mais qui jamais a conçu rien de semblable ? Au
lendemain même du vote de la loi, le Conseil supérieur de l'instruction
publique a pris soin de vous expliquer ce qu'on attendait de vous, et il
l'a fait en des termes qui défient toute équivoque. Vous trouverez
ci-inclus un exemplaire des programmes qu'il a approuvés et qui sont pour
vous le plus précieux commentaire de la loi : je ne saurais trop vous
recommander de les relire et de vous en inspirer. Vous y puiserez la réponse
aux deux critiques opposées qui vous parviennent. Les uns vous disent :
Votre tâche d'éducateur moral est impossible à remplir. Les autres :
Elle est banale et insignifiante. C'est placer le but ou trop haut ou trop
bas. Laissez-moi vous expliquer que la tâche n'est ni au-dessus de vos
forces ni au-dessous de votre estime, qu'elle est très limitée et
pourtant d'une très grande importance, - extrêmement simple, mais extrêmement
difficile.
J'ai dit que votre rôle en matière d'éducation morale est très limité.
Vous n'avez à enseigner à proprement parler rien de nouveau, rien qui ne
vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. Et quand on vous
parle de mission et d'apostolat, vous n'allez pas vous y méprendre : vous
n'êtes point l'apôtre d'un nouvel évangile ; le législateur n'a voulu
faire de vous ni un philosophe, ni un théologien improvisé. Il ne vous
demande rien qu'on ne puisse demander à tout homme de cœur et de sens.
Il est impossible que vous voyiez chaque jour tous ces enfants qui se
pressent autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite,
s'inspirant de vos exemples, à l'âge où l'esprit s'éveille, où le cœur
s'ouvre, où la mémoire s'enrichit, sans que l'idée vous vienne aussitôt
de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre,
avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes mêmes de
la morale, j'entends simplement de cette bonne et antique morale que nous
avons reçue de nos pères et que nous nous honorons tous de suivre dans
les relations de la vie sans nous mettre en peine d'en discuter les bases
philosophiques.
Vous êtes l'auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de
famille ; parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l'on parlât
au vôtre ; avec force et autorité, toutes les fois qu'il s'agit d'une vérité
incontestée, d'un précepte de la morale commune ; avec la plus grande réserve,
dès que vous risquez d'effleurer un sentiment religieux dont vous n'êtes
pas juge.
Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu'où il vous est
permis d'aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à
laquelle vous pourrez vous tenir : avant de proposer à vos élèves un précepte,
une maxime quelconque, demandez-vous s'il se trouve, à votre
connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que
vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent
à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son
assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le
dire ; sinon, parlez hardiment, car ce que vous allez communiquer à
l'enfant, ce n'est pas votre propre sagesse, c'est la sagesse du genre
humain, c'est une de ces idées d'ordre universel que plusieurs siècles
de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l'humanité. Si étroit
que vous semble, peut-être, un cercle d'action ainsi tracé, faites-vous
un devoir d'honneur de n'en jamais sortir, restez en deçà de cette
limite plutôt que de vous exposer à la franchir : vous ne toucherez
jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est
la conscience de l'enfant.
Mais une fois que vous vous êtes ainsi loyalement enfermé dans l'humble
et sûre région de la morale usuelle, que vous demande-t-on ? Des
discours ? Des dissertations savantes ? De brillants exposés, un docte
enseignement ? Non, la famille et la société vous demandent de les aider
à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens. C'est dire
qu'elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un
enseignement de plus à inscrire au programme, mais un service tout
pratique que vous pourrez rendre au pays plutôt encore comme homme que
comme professeur.
Il ne s'agit plus là d'une série de vérités à démontrer mais, ce qui
est tout autrement laborieux, d'une longue suite d'influences morales à
exercer sur de jeunes êtres, à force de patience, de fermeté, de
douceur, d'élévation dans le caractère et de puissance persuasive. On a
compté sur vous pour leur apprendre à bien vivre par la manière même
dont vous vivez avec eux et devant eux. On a osé prétendre pour vous à
ce que d'ici quelques générations les habitudes et les idées des
populations au milieu desquelles vous aurez exercé attestent les bons
effets de vos leçons de morale. Ce sera dans l'histoire un honneur
particulier pour notre corps enseignant d'avoir mérité d'inspirer aux
Chambres françaises cette opinion, qu'il y a dans chaque instituteur,
dans chaque institutrice, un auxiliaire naturel du progrès moral et
social, une personne dont l'influence ne peut manquer en quelque sorte d'élever
autour d'elle le niveau des mœurs. Ce rôle est assez beau pour que vous
n'éprouviez nul besoin de l'agrandir. D'autres se chargeront plus tard
d'achever l'œuvre que vous ébauchez dans l'enfant et d'ajouter à
l'enseignement primaire de la morale un complément de culture
philosophique ou religieuse. Pour vous, bornez-vous à l'office que la
société vous assigne et qui a aussi sa noblesse : poser dans l'âme des
enfants les premiers et solides fondements de la simple moralité.
Dans une telle œuvre, vous le savez, Monsieur, ce n'est pas avec des
difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous
mesurer ; c'est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers.
Ces défauts, il ne s'agit pas de les condamner - tout le monde ne les
condamne-t-il pas ? - mais de les faire disparaître par une succession de
petites victoires obscurément remportées. Il ne suffit donc pas que vos
élèves aient compris et retenu vos leçons, il faut surtout que leur
caractère s'en ressente : ce n'est pas dans l'école, c'est surtout hors
de l'école qu'on pourra juger ce qu'a valu votre enseignement.
Au reste, voulez-vous en juger vous-même dès à présent et voir si
votre enseignement est bien engagé dans cette voie, la seule bonne :
examinez s'il a déjà conduit vos élèves à quelques réformes
pratiques. Vous leur avez parlé, par exemple, du respect dû à la loi :
si cette leçon ne les empêche pas, au sortir de la classe, de commettre
une fraude, un acte, fût-il léger, de contrebande ou de braconnage, vous
n'avez rien fait encore ; la leçon de morale n'a pas porté.
Ou bien vous leur avez expliqué ce que c'est que la justice et que la vérité
: en sont-ils assez profondément pénétrés pour aimer mieux avouer une
faute que de la dissimuler par un mensonge, pour se refuser à une indélicatesse
ou à un passe-droit en leur faveur ?
Vous avez flétri l'égoïsme et fait l'éloge du dévouement : ont-ils,
le moment d'après, abandonné un camarade en péril pour ne songer qu'à
eux-mêmes ? Votre leçon est à recommencer.
Et que ces rechutes ne vous découragent pas. Ce n'est pas l'œuvre d'un
jour de former ou de réformer une âme libre. Il y faut beaucoup de leçons
sans doute, des lectures, des maximes écrites, copiées, lues et relues ;
mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes,
des habitudes. Les enfants ont en morale un apprentissage à faire,
absolument comme pour la lecture ou le calcul. L'enfant qui sait reconnaître
et assembler des lettres ne sait pas encore lire ; celui qui sait les
tracer l'une après l'autre ne sait pas écrire. Que manque-t-il à l'un
et à l'autre ? La pratique, l'habitude, la facilité, la rapidité et la
sûreté de l'exécution. De même, l'enfant qui répète les premiers préceptes
de la morale ne sait pas encore se conduire : il faut qu'on l'exerce à
les appliquer couramment, ordinairement, presque d'instinct ; alors
seulement la morale aura passé de son esprit dans son cœur, et elle
passera de là dans sa vie ; il ne pourra plus la désapprendre.
De ce caractère tout pratique de l'éducation morale à l'école
primaire, il me semble facile de tirer les règles qui doivent vous guider
dans le choix de vos moyens d'enseignement.
Une seule méthode vous permettra d'obtenir les résultats que nous
souhaitons. C'est celle que le Conseil supérieur vous a recommandée :
peu de formules, peu d'abstractions, beaucoup d'exemples et surtout
d'exemples pris sur le vif de la réalité. Ces leçons veulent un autre
ton, une autre allure que tout le reste de la classe, je ne sais quoi de
plus personnel, de plus intime, de plus grave. Ce n'est pas le livre qui
parle, ce n'est même plus le fonctionnaire, c'est pour ainsi dire le père
de famille dans toute la sincérité de sa conviction et de son sentiment.
Est-ce à dire qu'on puisse vous demander de vous répandre en une sorte
d'improvisation perpétuelle sans aliment et sans appui du dehors ?
Personne n'y a songé, et, bien loin de vous manquer, les secours extérieurs
qui vous sont offerts ne peuvent vous embarrasser que par leur richesse et
leur diversité. Des philosophes et des publicistes, dont quelques-uns
comptent parmi les plus autorisés de notre temps et de notre pays, ont
tenu à honneur de se faire vos collaborateurs, ils ont mis à votre
disposition ce que leur doctrine a de plus pur et de plus élevé. Depuis
quelques mois, nous voyons grossir presque de semaine en semaine le nombre
des manuels d'instruction morale et civique. Rien ne prouve mieux le prix
que l'opinion publique attache à l'établissement d'une forte culture
morale par l'école primaire. L'enseignement laïque de la morale n'est
donc estimé ni impossible, ni inutile, puisque la mesure décrétée par
le législateur a éveillé aussitôt un si puissant écho dans le pays.
C'est ici cependant qu'il importe de distinguer de plus près entre
l'essentiel et l'accessoire, entre l'enseignement moral qui est
obligatoire, et les moyens d'enseignement qui ne le sont pas. Si quelques
personnes, peu au courant de la pédagogie moderne, ont pu croire que nos
livres scolaires d'instruction morale et civique allaient être une sorte
de catéchisme nouveau, c'est là une erreur que ni vous, ni vos collègues,
n'avez pu commettre. Vous savez trop bien que, sous le régime de libre
examen et de libre concurrence qui est le droit commun en matière de
librairie classique, aucun livre ne vous arrive imposé par l'autorité
universitaire. Comme tous les ouvrages que vous employez, et plus encore
que tous les autres, le livre de morale est entre vos mains un auxiliaire
et rien de plus, un instrument dont vous vous servez sans vous y asservir.
Les familles se méprendraient sur le caractère de votre enseignement
moral si elles pouvaient croire qu'il réside surtout dans l'usage
exclusif d'un livre même excellent. C'est à vous de mettre la vérité
morale à la portée de toutes les intelligences, même de celles qui
n'auraient pour suivre vos leçons le secours d'aucun manuel ; et ce sera
le cas tout d'abord dans le cours élémentaire. Avec de tout jeunes
enfants qui commencent seulement à lire, un manuel spécial de morale et
d'instruction civique serait manifestement inutile. A ce premier degré,
le Conseil supérieur vous recommande, de préférence à l'étude prématurée
d'un traité quelconque, ces causeries familières dans la forme,
substantielles au fond, ces explications à la suite des lectures et des
leçons diverses, ces mille prétextes que vous offrent la classe et la
vie de tous les jours pour exercer le sens moral de l'enfant.
Dans le cours moyen, le manuel n'est autre chose qu'un livre de lectures
qui s'ajoute à ceux que vous possédez déjà. Là encore, le Conseil,
loin de vous prescrire un enchaînement rigoureux de doctrines, a tenu à
vous laisser libre de varier vos procédés d'enseignement : le livre
n'intervient que pour vous fournir un choix tout fait de bons exemples, de
sages maximes et de récits qui mettent la morale en action.
Enfin, dans le cours supérieur, le livre devient surtout un utile moyen
de réviser, de fixer et de coordonner ; c'est comme le recueil méthodique
des principales idées qui doivent se graver dans l'esprit du jeune homme.
Mais, vous le voyez, à ces trois degrés, ce qui importe, ce n'est pas
l'action du livre, c'est la vôtre. Il ne faudrait pas que le livre vînt
en quelque sorte s'interposer entre vos élèves et vous, refroidir votre
parole, en émousser l'impression sur l'âme de vos élèves, vous réduire
au rôle de simple répétiteur de la morale. Le livre est fait pour vous,
non vous pour le livre. Il est votre conseiller et votre guide, mais c'est
vous qui devez rester le guide et le conseiller par excellence de vos élèves.
Pour vous donner tous les moyens de nourrir votre enseignement personnel
de la substance des meilleurs ouvrages, sans que le hasard des
circonstances vous enchaîne exclusivement à tel ou tel manuel, je vous
envoie la liste complète des traités d'instruction morale et civique qui
ont été, cette année, adoptés par les instituteurs dans les diverses
académies ; la bibliothèque pédagogique du chef-lieu de canton les
recevra du ministère, si elle ne les possède déjà, et les mettra à
votre disposition. Cet examen fait, vous restez libre ou de prendre un de
ces ouvrages pour en faire un des livres de lecture habituelle de la
classe ; ou bien d'en employer concurremment plusieurs, tous pris, bien
entendu, dans la liste générale ci-incluse ; ou bien encore, vous pouvez
vous réserver de choisir vous-même, dans différents auteurs, des
extraits destinés à être lus, dictés, appris. Il est juste que vous
ayez à cet égard autant de liberté que vous avez de responsabilité.
Mais quelque solution que vous préfériez, je ne saurais trop vous le
redire, faites toujours bien comprendre que vous mettez votre
amour-propre, ou plutôt votre honneur, non pas à faire adopter tel ou
tel livre, mais à faire pénétrer profondément dans les jeunes générations
l'enseignement pratique des bonnes règles et des bons sentiments.
Il dépend de vous, Monsieur, j'en ai la certitude, de hâter par votre
manière d'agir le moment où cet enseignement sera partout non seulement
accepté, mais apprécié, honoré, aimé, comme il mérite de l'être.
Les populations mêmes dont on a cherché à exciter les inquiétudes ne résisteront
pas longtemps à l'expérience qui se fera sous leurs yeux. Quand elles
vous auront vu à l'œuvre, quand elles reconnaîtront que vous n'avez
d'autre arrière-pensée que de leur rendre leurs enfants plus instruits
et meilleurs, quand elles remarqueront que vos leçons de morale
commencent à produire de l'effet, que leurs enfants rapportent de votre
classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus
respectueuses, plus de droiture, plus d'obéissance, plus de goût pour le
travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d'une
incessante amélioration morale, alors la cause de l'école laïque sera
gagnée, le bon sens du père et le cœur de la mère ne s'y tromperont
pas, et ils n'auront pas besoin qu'on leur apprenne ce qu'ils vous doivent
d'estime, de confiance et de gratitude.
J'ai essayé de vous donner, Monsieur, une idée aussi précise que
possible d'une partie de votre tâche qui est, à certains égards,
nouvelle, qui de toutes est la plus délicate ; permettez-moi d'ajouter
que c'est aussi celle qui vous laissera les plus intimes et les plus
durables satisfactions. Je serais heureux si j'avais contribué par cette
lettre à vous montrer toute l'importance qu'y attache le gouvernement de
la République et si je vous avais décidé à redoubler d'efforts pour préparer
à notre pays une génération de bons citoyens.
Recevez, Monsieur l'instituteur, l'expression de ma considération
distinguée.
Le Président du Conseil,
Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts,
Jules Ferry
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